Article 3 | Hybride, raconte-moi ta vie ?

Ah oui..? Tu es sûre ? Alors c'est parti !  

Bon, premièrement, dans le groupe de cercopithèques ascagnes où je vis, on peut dire que je me distingue ! 

D'abord de par mon aspect : j'ai le nez blanc de ma maman ascagne (Cercopithecus ascanius), mais je suis gros et gris comme mon papa, un cercopithèque bleu (Cercopithecus mitis)… On ne peut pas me rater ! Et pourtant, même si je suis différent, les individus de mon groupe m'acceptent très bien : j'y suis totalement intégré. Ils m'épouillent et me laissent les épouiller : ça veut tout dire ! Nous nous disputons rarement. Mais quand cela arrive, lorsque nous sommes plusieurs à vouloir manger le même fruit par exemple, je gagne toujours ! Et oui, dans certains cas, c'est un avantage d'être le plus gros. D'ailleurs, ma présence au sein de mon groupe impressionne beaucoup les autres groupes de cercopithèques ascagnes, qui évitent de rentrer en conflit avec nous lorsque nous traversons leur territoire. Je me sens un peu comme un Super-héros !

Cercopithèque ascagne (l'espèce à laquelle appartient la mère de notre hybride)

Cercopithèque bleu (l'espèce à laquelle appartient le père de notre hybride)

Et psst, j'ai un secret à te dire… j'ai déjà eu trois petits ! Comment ça, les hybrides sont stériles ? Qui a dit ça ?? Je ne les ai pas rêvé mes petits ! Ils ressemblent encore davantage à des cercopithèques bleus que moi : normal, c'est l'espèce à laquelle appartient leur papa. Les individus ascagnes de mon groupe s'intéressent beaucoup à mes petits, tout comme j'aime passer du temps avec leurs petits à eux ; comme moi, mes petits sont bien intégrés au groupe ! Cependant, il faut avouer que je suis un peu moins fertile que des individus non-hybrides ; cela se voit car les intervalles de temps entre les naissances de mes petits sont longs ; plus longs qu'ils ne le sont en général pour les femelles ascagnes ou les femelles bleues.

Cercopithèque bleu (Cercopithecus mitis)

Cercopithèque bleu (Cercopithecus mitis)

Revenons sur un sujet de la plus haute importance : ce que je mange ! Mmmmh des fruits des fruits des fruits ! Des fleurs aussi, des bourgeons de fleurs, et des feuilles. Enfin le plus intéressant, c'est que mes deux espèces parentales n'ont pas exactement le même régime alimentaire : une grande partie des plantes consommées par les cercopithèques ascagnes ne sont pas mangées par les cercopithèques bleus, et inversement. Et bien moi, je suis capable de me nourrir de toutes les plantes consommées par les ascagnes, et de toutes les plantes consommées par les bleus ! Et je le fais, bien sûr (Super-héros, je te l'ai dit !). L'idée de manger les mêmes plantes que les cercopithèques bleus (comme Funtumia latifolia par exemple) m'est venue naturellement. Mes congénères ascagnes n'ont pas pu m'apprendre à les consommer, puisqu'ils ne les consomment pas eux-mêmes ! Cela signifie que c'est probablement dans mon ADN qu'est écrite l'information : "mange ces plantes !" - D'accord !!


Cercopithèque ascagne (Cercopithecus ascanius)


Cercopithèque ascagne (Cercopithecus ascanius)

Voilà le petit résumé de ma vie, j'espère qu'il t'a plu, et aussi qu'il t'a poussé à t'interroger sur certaines choses ? Comme les raisons pour lesquelles on considère les cercopithèques ascagnes et les cercopithèques bleus comme des espèces différentes ? Alors qu'elles s'hybrident et donnent des descendants, comme moi, en forme olympique et capables d'avoir des petits !! 

La suite au prochain article !

Référence : Struhsaker et al. Hybridization between redtail and blue monkeys. A primate radiation: Evolutionary biology of the african guenons, pages 477-497