Article 4 | Espèces de cercopithèques !


Bon, nous ne sommes pas là pour philosopher, n'est-ce pas ? Mais tout de même, des individus qui se reproduisent ensemble et donnent une descendance fertile… Ne dit-on pas d'eux qu'ils appartiennent à la même espèce ? Alors pourquoi considère-t-on les cercopithèques ascagnes et les cercopithèques bleus comme deux espèces différentes ? Tandis qu'ils s'hybrident et que leurs hybrides font des petits ! Il y a de quoi se retourner le cerveau... (pour se rafraîchir la mémoire : c'était l'article 3 !)


Cercopithèques bleus (Cercopithecus mitis)

Cercopithèque ascagne (Cercopithecus ascanius)

Et si nous commencions par définir correctement une espèce ? Peut-être que cela nous aiderait. La définition consensus que je préfère, c'est celle-ci : une espèce est un ensemble d'individus capables de se reproduire ensemble dans des conditions naturelles, et dont la descendance est viable et fertile.

Bon, jusque là, c'est bien ce que je disais. Malgré tout… Cela me dérangerait de parler des cercopithèques ascagnes et des cercopithèques bleus comme d'une seule et même espèce. Je vais essayer de poser des mots sur ce qui me gêne, même s'il n'est pas facile de parler de ce qu'est une espèce, et qu'il est en revanche facile de s'y casser les dents !



Cercopithèque bleu (Cercopithecus mitis)

Pour commencer, ce que l'on peut dire il me semble, c'est que ce n'est pas parce qu'une espèce est un ensemble d'individus capables de se reproduire ensemble dans des conditions naturelles, et dont la descendance est viable et fertile, que l'on peut se permettre de considérer la réciproque comme vraie. Autrement dit : ce n'est pas parce que des individus se reproduisent ensemble dans des conditions naturelles et que leur descendance est viable et fertile, que ces individus appartiennent à la même espèce ! Il ne faut pas sur-interpréter la définition de l'espèce.


Cercopithèque ascagne (Cercopithecus ascanius)

Ensuite : cela ne vous aura pas échappé, les cercopithèques ascagnes et les cercopithèques bleus ne se ressemblent… pas du tout ! Et ce que cela laisse entendre, c'est qu'ils ne sont pas particulièrement proches au regard de l'évolution. Leur appartenance au groupe des cercopithèques traduit bien-sûr une proximité évolutive ; mais ce que je veux dire, c'est qu'à l'intérieur de ce groupe, les ascagnes sont plus proches d'autres espèces qu'ils ne le sont des bleus. Les ascagnes ont par exemple des liens de parenté très forts avec les cercopithèques moustacs (Cercopithecus cephus) ; ils partagent avec eux un ancêtre commun particulièrement récent à l'échelle de l'évolution (âgé de quelques millions d'années seulement). Mais alors, pourquoi ne pas considérer les ascagnes, les bleus et toutes leurs espèces très proches comme une seule et même espèce ? C'est tentant ! Seulement, les ascagnes et les moustacs, eux par exemple, ne s'hybrident pas ! Ce n'est donc pas envisageable.


Cercopithèque moustac (Cercopithecus cephus)

Creusons encore un petit peu. Les hybrides entre cercopithèques ascagnes et cercopithèques bleus sont fertiles, certes. Mais moins que les ascagnes et moins que les bleus. Est-ce qu'on ne toucherait pas quelque chose du doigt ? Peut-être que l'on peut considérer que des individus appartiennent à la même espèce lorsqu'ils sont capables de se reproduire ensemble dans des conditions naturelles, et que leur descendance est viable et fertile au-delà d'un certain seuil ? Et voilà que l'on se retrouve avec un seuil de fertilité à déterminer maintenant, nous sommes bien avancés ! Mais on avance quand même ?

Je crois qu'au fond, ce qui est important, c'est de rester ouvert au fait que les espèces s'hybrident pour certaines en donnant des descendants fertiles (juste : probablement pas totalement fertiles). Ce n'est pas grave de dire cela : c'est juste la vie. Ici je vous parle des cercopithèques, mais les hybridations à descendance fertile sont un phénomène largement reconnu dans d'autres groupes d'animaux, comme celui des oiseaux par exemple (les fameux pinsons de Darwin, c'est la pagaille chez eux aussi !).

Les espèces sont de jolies boîtes, qui selon moi traduisent une réalité biologique, mais dont les contours sont flous et qui s'entremêlent entre elles. Il n'y a pas toujours de limites claires aux espèces… Et ce n'est pas un problème !